# 10 ✨ Le bout de la route
Nous sommes arrivés au bout de la route, à N’dangane là où la route s’arrête, au bord du fleuve Saloum, juste avant qu’il ne se jette dans l’océan.
Le 17 février, la frontière passée, nous avons traversé le Sénégal du nord vers le sud sur plus de 400 kms de routes, parfois même d’autoroutes (merci Eiffage…😏), de pistes, de détours, de trous, de sable, de villes et de villages, de moutons, de chèvres, de zébus, de baobabs, d’acacias, de rôniers… C’est le temps de retrouver les sensations, reprendre contact avec ce paysage typique, retrouver quelques repères… avant d’arriver au bout de la route.






Nous avons passé 2 nuits à Saint Louis, cette ville la plus au nord, qui porte encore tellement de traces de son lien avec la France. Dans ses constructions de bâtisses de style colonial. Dans le nom de Gustave Eiffel qui en a construit le pont qui traverse le fleuve Sénégal, et la grue à vapeur sur les bords de l’île Saint Louis.



Dans sa part laissée à la photographie, à l’Institut Français, à la culture accessible dans les musées et à travers les expositions ou encore dans la rue avec ses festivals de street art (de plus en plus nombreux, que ce soit ici ou au Maroc d’ailleurs !)




Cette ville qui se déploie sur 3 terres: celle du continent avec ses ruelles de sable qui organisent les accès aux habitations, ses boutiques et ses marchés qui s’étalent sur tous les trottoirs et cette circulation, dense, chaotique, entre piétons, charrettes, scooters, voitures, bus…
Celle de l’île Saint Louis bordée par le fleuve Sénégal d’une part et l’océan d’autre part ,avec ses ruelles plus larges et ses bâtisses colorées, aux balcons en fer et aux promenades arborées le long de l’eau…


Et celle de la langue de Barbarie, petit bout de terre qui s’avance dans l’océan, coeur de vie des pêcheurs et de leurs pirogues aux mille couleurs, et des campements pour touristes.
Et toute cette beauté encore beaucoup trop encombrée des déchets qui jonchent le sol ou volent dans les airs au gré des bourrasques de vent qui traversent ses terres sans collines… Même si nous repérons combien les choses ont avancé… « ça reste ! » comme on dit dans le français d’ici.
Lors de notre voyage en 2020 avec Laye-Nino, nous avions passé une semaine ici, en compagnie de notre ami Victor (Margaux était déjà rentrée en France). Nous avons un souvenir doux de nos journées à découvrir cette ville.
Puis nous avons passé 4 nuits à Dakar, à Tivaouane Peuhl plus exactement, chez Yaye (« mère » en wolof), Fatou Kiné N’diaye, la grand-mère de Laye-Nino.

Tivaouane Peulh est une des nombreuses banlieues de Dakar, situé environ à 30 kms du « plateau », l’hyper centre de Dakar. A l’image de Pikine où se situe encore la maison familiale du côté des tantes (soeurs bambaras du grand-père de Laye-Nino, décédé en 2016), Tivaouane Peuhl est une banlieue populaire, ses rues faites de sable où notre camtar s’ensable à loisir. Ce sont les Peuhls (peuple de bergers par tradition, surtout situés au Sénégal aujourd’hui dans le Nord Est du pays) qui ont investi d’abord ces terres, et qui restent encore très présents ici, revendiquant parfois leur langue (le Pulaar) en place du Wolof (langue la plus parlée au Sénégal).
Kiné habite une grande maison, construite par ses fils dispersés en Europe. Elle vit avec sa fille, la belle et pétillante Mammi Sow (Khadydiata de son vrai prénom, comme sa grand-mère paternelle devenue ainsi son homonyme. Et pour ne pas « insulter » l’aïeule lorsque l’enfant devait être reprise, on la nomme « Mammi », tout comme « Vieux » par exemple désigne l’enfant dont l’homonyme est son grand-père…).

Mammi s’est mariée en 2024, mais est la seconde épouse de son sénégalais de mari qui vit et est marié au Japon. En tant que seconde épouse, elle n’est pas contrainte à vivre dans la famille de son mari, et ça lui va très bien à Mammi ! Et surtout, du haut de ses 35 ans, ça ferme les bouches qui jacassent autour de son statut de célibataire…
Alors elle se sent libre, libre d’être auprès de sa mère vieillissante (qui ne « la laisse jamais se reposer ! »), libre de mener sa vie comme elle l’entend, tout en vivant à distance son histoire avec cet homme qui est comme son meilleur ami… Même si tout n’est pas si simple quand même…
Kiné vit aussi avec M’Bossé, première épouse d’Amara (3e fils de Kiné qui vit aujourd’hui en France). Muntaga, Momar et Tamsir leurs enfants sont aussi dans la maison de la grand-mère, pour le plus grand bonheur de Macéo qui trouve à pouvoir s’éloigner de ses parents et à enfin rejouer au foot!!

Vivre ici leur permet aussi de mener le plus loin possible leur scolarité ou de trouver leur voie avec plus de choix. Muntaga a 21 ans et prépare son bac… enfin, … si les universités et les écoles arrêtent de faire grève pour obtenir davantage de moyens ! Il aime la littérature, surtout Victor Hugo et Aimé Césaire. Il veut faire ensuite de l’électricité… ou encore des études mais ne sait pas trop dans quel domaine.
Momar a plutôt pris la voie du travail faute de trouver sa place à l’école, et travaille comme apprenti chez un tailleur, 6 jours sur 7, de 8h à 20h… Du haut de ses 15 ans (enfin, je crois… ici, c’est jamais sûr ! 🙃) il est discret et réservé. Son visage doux lui donne une tête d’ange. Il va et vient entre son travail, la maison et ses copains dehors… on le voit peu.
Et Tamsir est en CP du haut de ses 9 ans. Il a l’oeil qui pétille et l’esprit d’un « saï-saï », un bandit malicieux qui fait le pitre. Il est spontané et direct, ce qui vaut quelques vexations à Macéo qui se retrouve au milieu d’enfants d’une autre culture avec d’autres codes, qui peuvent rirent de ces écarts, ce qu’il prend pour de la moquerie à défaut de savoir comment réagir.

Sous l’oeil vigilant (et autoritaire) de Yaye, nous prenons du temps pour nous poser et nous reposer de tous ces jours de route. Je retrouve ces heures qui s’égrènent à regarder passer les gens, assis sur les marches devant la maison.





C’est le début du ramadan et la vie prend un autre rythme, mais Yaye Kiné (malade du diabète) mange avec nous et s’attache à ce que nous mangions, comme toujours. Parce qu’ici, il faut manger, dé ! « Vous êtes ses bébés ! » me dira Mammi Sow moqueuse 🤭
Et puis Yaye a un nouveau frigo mais je suis rassurée de voir qu’elle a gardé son vieux congélateur cadenassé, où elle fabrique la glace (et son fameux bissap 😋) que le voisinage vient acheter quotidiennement.

C’est aussi le moment d’aller passer une journée à Dakar pour régler les formalités administratives et nous permettre de rester plus de 7 jours au Sénégal avec notre camion.
J’ai souvenir de ces démarches qui duraient des heures, pour obtenir un visa, un passavant pour la voiture ou tout autre document officiel…
Je retrouve les mêmes « fonctionnaires », qui ne font pas trop semblant de ne rien faire 🙃, le nez à leur télévision ou leur téléphone pour regarder leur série, le volume à fond… Pas un geste pour nous permettre de nous asseoir, alors on patiente debout, qu’ils soient disponibles (et ça peut durer…).
Et quand enfin on peut leur parler et donner la raison de notre venue, ils nous expliquent que ce n’est pas dans ce bureau, ni dans ce bâtiment, ni parfois même dans ce quartier… avec un air très sérieux et impliqué (on ne déconne pas avec l’administration!) Donc on repart ailleurs, pour la même danse (et ça… 3 à 4 fois !). Toujours est-il que, ramadan ou pas, malgré les kms parcourus de bureau en bureau, à pied ou en taxi… nous avons bouclé l’affaire en 1h30 ! Autant dire, du jamais vu !
Alors « ça reste » un peu de temps pour se promener en amoureux dans Dakar 😍.
Le théâtre Sorano où Fotigui TOURÉ, le grand-père de Laye-Nino, a passé sa vie comme directeur artistique. J’ai eu l’occasion de pouvoir y entrer de son vivant et assister à des spectacles. Tout comme mes grands-parents maternels, lors d’un congrès de médecine dans les années 1970, qui les a mené au Sénégal… Je n’ai pas encore trouvé le film mais il semble qu’il y ait des images du spectacle auquel ils ont assisté à l’époque… c’est drôle parfois les chemins qui se croisent.

Et plus loin, la corniche bordant l’océan, ses villas donnant sur la mer, lieu de résidence des plus aisés qui sont de plus en plus nombreux dans cette société à 2 vitesses, entre les plus pauvres et les plus riches. Les « libanais » comme s’amuse à les appeler Mammi.



La gare ferroviaire de Dakar, qui rappelle étrangement celle de Saint Etienne 😉.

Ses toubabs, résidents ou de passage à Dakar, qui viennent créer une population métissée et cosmopolite dans cette capitale africaine grouillante, bruyante, vivante.
Ses cafés artistiques, petit off pour nous, le temps de prendre un petit déjeuner copieux et complet.
Ses plages avec ses agrès de musculation, occupation quotidienne de bon nombre de sénégalais (comme nous l’avions observé aussi au Maroc, sur la plage de El Jadida).
Et mon ami Victor, mon ami de toujours ! Nous nous sommes connus dès mon premier voyage au Sénégal, en 2000 ? 🤪). Ami de Baba, Babacar, Magib qui vivaient avec les filles @Félicia @LaureU @Didi à N’dangane lorsque nous sommes venus la première fois ici avec @Thom… nous sommes toujours restés en contact (parfois de loin en loin, quand internet balbutiait !). C’est lui qui m’a prêté son « tchikao » c’est à dire ses 2 cases et son terrain « un peu loin du village », pour que nous y vivions Modyboye et moi en 2005 pendant mon séjour de 6 mois. C’est auprès de Khady, sa femme, que j’ai appris à cuisiner le mafé, le dakhine… C’est lui que j’ai retrouvé au baptême musulman de Laye-Nino en 2008 à Pikine. C’est lui qui nous a accompagné à Saint Louis en 2020… Et c’est lui que nous retrouvons aujourd’hui, chez lui, avec Khady et leurs 3 enfants, Babacar, Adja et Antoinette. Leur vie est dévouée à leurs enfants pour qu’ils aillent le plus loin possible dans leurs études malgré la précarité de revenus de leurs parents… Victor, fidèle, toujours aussi maigre 🙄, drôle mais qui se cache derrière un masque pour rire par honte de ses dents abîmées. Victor curieux, bavard, authentique, généreux… Victor quoi ! ♥️



Et enfin N’dangane.
Nous sommes arrivés dimanche. Pour venir jusqu’ici, la route est une ligne droite qui laisse sur le côté les pistes qui serpentent à travers la brousse.


L’entrée de N’dangane commence bien avant la fin de cette ligne droite, de plus en plus « avant » au fur et à mesure des années qui voient le village s’agrandir encore et toujours. Et puis tout au bout, la route se termine, juste à l’endroit de l’embarcadère.

Nous sommes arrivés ici avec ce sentiment d’être arrivé au bout de notre voyage, là où nous avions décidé d’aller, là où nous étions il y a 6 ans, 17 ans… là où tout a commencé ou presque.
A nous de nous installer sur le terrain prêté par Babzo. Ousmane, son frère, nous a préparé la place. A nous maintenant de l’investir, de l’aménager pour nous y sentir le mieux possible (et ça reste ! 😉)

La chaleur écrasante nous laisse peu d’énergie pour déployer toutes nos envies sur la journée… De 11h à 17h, l’idée est de trouver l’ombre le plus à l’air possible pour ne pas trop se liquéfier. Ou braver le soleil pour se rapprocher de l’eau…
Difficile de charrier les détritus qui restent, de creuser des trous pour faire un four, de puiser l’eau du puits jusqu’à ce qu’elle soit plus propre, faire des lessives… sous 40 degrés et si peu d’ombre.

Et puis… le rythme se ralentit. Au-delà de la chaleur, ça prend du temps de marcher dans le sable épais qui tapisse les rues…
Et puis ça prend du temps de faire le tour du village pour retrouver les uns et les autres.. d’autant que se retrouver, ça veut aussi dire prendre le temps ! Pas de rituel du thé pour l’instant car c’est le ramadan, mais quand même on s’assied, on discute, on se tait, on regarde… avant de repartir.
Chaque retrouvaille est aussi le moment d’évoquer Laye-Nino, avec ceux qui savent, et ceux qui ne savent pas… ouvertement ou à demi mots… Ici, beaucoup organisent la question de la mort autour de leurs croyances en un monde au-delà du nôtre, avec un dieu qui aurait le pouvoir de rappeler vers lui qui bon lui semble et c’est ainsi.
Ce n’est pas toujours si simple à comprendre et à accueillir… quand nous, non-croyant, n’organisons pas forcément la mort ainsi… Mais par respect, c’est ainsi. Ce qui n’empêche pas d’être triste, et peut-être en colère à défaut d’être d’accord.
Le rythme se ralentit, et accueille nos corps fatigués par deux mois de route. Alors il me faut accepter ce temps du repos… qui ouvre l’espace. L’espace des pensées, des souvenirs, des questions… Et peut-être permettre de mettre en ordre le présent pour envisager l’avenir ?
Car l’envie pour moi a toujours été de nous relever. A la mort de Laye-Nino j’ai dit que j’allais vivre 2 fois plus fort… Alors ce serait quoi ?…
Écouter mes besoins, mes envies, faire quelque chose de mes mains, réaliser, accomplir…
Écouter tout autour les oiseaux, le coq dans la maison voisine, le muezzin, les chants, le silence…
Prendre le temps d’une pratique corporelle avec l’envie de me recentrer, de retrouver mes appuis… (et avec la voix enregistrée de @Thom qui guide mes mouvements)
Prendre le temps de retrouver mon souffle, réapprendre à respirer…
Je sens que mon intériorité a bougé. La tristesse affleure encore souvent, la mélancolie un peu moins ?… Un peu d’apaisement apparait ? L’écriture fait son chemin?
Toujours est- il que je pense beaucoup à Laye-Nino qui a voulu vivre ses derniers mois en paix, et peut-être nous donner à comprendre l’importance des petits riens, du quotidien, de l’amour que l’on a les uns pour les autres, des yeux ouverts sur ce qui nous entoure, d’une vie en conscience.








Nous sommes arrivés, j’ai ramené les cendres de mon fils sur cette terre, jusqu’au bout de la route, là où tout a commencé.
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8 commentaires
. Jacques
Merci Manou, une nouvelle fois, pour ce récit de votre voyage, une sorte de retour aux sources de ta découverte et de ton vécu au Sénégal et bien sûr à l’origine de Laye Nino.
Beaucoup d’émotions contrastées doivent surgir, au gré des rencontres, des lieux et des circonstances, mais tu le savais et le voulais, c’est très fort et émouvant.
Prenez le temps de laisser le temps au temps, dans l’attente des jang’amis qui vous rejoindrons en avril. Et nous auront le plaisir de vous rejoindre le lundi 13 au matin 😊
En attendant, prenez soin de vous.
Cécile et moi vous embrassons bien affectueusement.
Jacques
Grégory Clérel
❤️😘
Anne
🤗
Merci de prendre le temps de partager, on y est avec vous
Laure
Je viens de passer un long moment avec toi, à savourer chacun de tes mots, à déguster chacune de tes images, à decrypter ses visages connus mais changés par le temps qui est passé, à me replonger dans l avant, dans le début, le commencement, à ressentir de nouveau ce qui était enfoui…
Comme Laye-Nino doit être bien là- bas…
Sama way…❤️
Feloche
Deux milleuuuuuuuuu Manou!!!!!
💚💛❤️
Isabelle Lefebvre
Encore un grand merci Manou pour ce partage , ces superbes photos, ton récit tellement vrai, émouvant, intime
Et Laye Nino est tellement présent
Profitez ensemble de tous ces beaux moments d’amour
Gros bisous 😘😘💖✨✨✨
Brigitte
Merci Manou de nous permettre de partager ce long voyage jusqu’à N’dangane.
Beaucoup d’émotions à la lecture de ce récit.
Laye Nino doit être très fier de sa maman.
Mille pensées , je pense très fort à vous.
Je vous embrasse
martine, maman, mame
Merci ma Manou pour ce récit toujours aussi magnifique et émouvant ✨!
Je reconnais bien Mame Kiné sur la photo 😊 et l’air de famille des enfants d’Amara (surtout Tamsir) !
Profitez bien du calme avant notre arrivée de tous….
Plein de bises chaleureuses à tous les 3 et à la famille 🥰😘🥰❤️💚❤️❤️